Plongée au cœur de la cybermenace : Entretien exclusif avec Geert Baudewijns fondateur de Secutec

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Plongée au cœur de la cybermenace : Entretien exclusif avec Geert Baudewijns fondateur de Secutec
Geert Baudewijns :"Nous gérons le volet opérationnel de la lutte contre la fraude bancaire pour une grande institution financière avec une équipe de 50 personnes dédiée". Photo @Jonas Lampens

Dans un écosystème où le « marketing de la peur » domine, Geert Baudewijns, fondateur de la société belge Secutec, propose un discours alternatif. Fort de 21 ans d'expérience en cybersécurité et plus de 600 négociations menées avec des cybercriminels, l'expert brise les tabous qui entourent les menaces. De la réalité du Darknet aux coulisses des rançons, en passant par les failles humaines qui fragilisent les plus grandes institutions, il décrit un monde où la rationalité s'impose comme seule arme efficace. Un entretien où l'on découvre les méthodes pour contrer les attaquants et les rouages d'un métier qui implique de penser comme l'ennemi pour mieux le neutraliser.

 Geert Baudewijn est un familier des coulisses de la cyber-négociation. Auteur du livre « Négocier dans l'ombre » (Editions Racines), où il explique sans tabous comment des millions d’euros disparaissent chaque jour dans les poches de cybercriminels, il nous invite à une plongée au coeur de la cybersécurité, un monde où la simplicité fait souvent figure de meilleure défense.

Nous l’avons interrogé sur des sujets que rencontrent de nombreuses entreprises suite à une attaque : entre arrêt des activités et divulgation des données, 70 % des victimes cèdent aux chantages des pirates et choisissent de payer la rançon. Exploration de la face cachée du monde numérique.

 -Cyber Security News : Pouvez-vous nous présenter Secutec et la particularité du positionnement de votre entreprise sur le marché de la cybersécurité ?  


Geert Baudewijns : J'ai débuté ma carrière en 1999 chez le géant de la sécurité informatique McAfee, alors appelé Network Association. J'y suis resté six ans avant de créer Secutec en 2005, une entreprise 100 % belge qui emploie aujourd’hui 120 personnes et exerce un business basé sur trois piliers : la revente de produits (un tiers de notre activité), nos propres solutions basées sur le Threat Intel et le Darknet, et enfin la lutte contre la fraude bancaire, où nous gérons l'externalisation pour de grandes institutions.

La force de Secutec réside notamment dans le fait que nous dénichons des éditeurs américains très pointus, souvent inconnus du marché belge, pour intégrer leurs technologies dans nos solutions. Nous sommes dès lors en mesure de servir des clients de 500 à 10.000 utilisateurs avec des outils normalement réservés aux très grands comptes ne disposant pas de Threat Hunter en interne. Autrement dit, notre rôle est de proposer ce service aux organisations qui n'ont pas les ressources pour internaliser cette expertise. Notre passion de la cybersécurité nous permet de maintenir un très haut niveau d'expertise technique

-CSN : Sentinel One figure parmi vos partenaires technologiques. Pourquoi ce choix ?

 Geert Baudewijns : Sentinel One est un partenaire technologique que nous revendons et qui est mondialement connu. Pour un revendeur, c'est une référence incontournable, au même titre que Trend Micro. Nos autres éditeurs, en revanche, sont souvent méconnus du marché belge car ils ne travaillent jamais en direct et n'ont pas de présence locale. C'est là que nous intervenons pour apporter cette technicité de haut niveau que le canal belge ne possède pas.

-CSN : Quels sont les principaux défis que vous rencontrez pour recruter des experts chevronnés en cybersécurité ?

 Geert Baudewijns : Recruter constitue un énorme défi. Un profil commercial classique, même performant ailleurs, échoue souvent chez Secutec, car le poste exige un niveau « Champions League » et, surtout, une passion profonde pour la sécurité, le Threat Hunting et le Threat Intel. Même des CISO expérimentés manquent parfois de cette fibre spécifique, indispensable pour gérer la « boîte de Pandore » que représente notre quotidien. Nos équipes manipulent des données sensibles tous les jours, et identifient entre 5.000 et 50.000 victimes sur le Darknet. Il faut une résilience particulière pour porter ces messages négatifs aux entreprises.

Photo @Jonas Lampens

 -CSN : Quelle est votre vision de l'état de la cybersécurité en Belgique ? Faisons-nous face à une apocalypse comme de nombreux échos semblent l’indiquer ?

 Geert Baudewijns : Pour être très honnête, il y a énormément de "bruit marketing" dans ce secteur. Il faut se méfier des discours alarmistes. Personne ne peut mesurer précisément le nombre d'attaques sur les sociétés belges. C'est mon principal regret : le manque de réalité du terrain. En Europe, la Belgique est pourtant l'un des meilleurs élèves.

 CSN : Qu’est-ce qui vous fait dire que la Belgique fait figure de bon élève en cybersécurité ?

Geert Baudewijns : La Belgique possède une avance technologique qui s'explique par la proximité commerciale entre notre pays et les Pays-Bas. Les éditeurs américains entrent sur le marché européen via le Royaume-Uni, puis Amsterdam. Grâce aux échanges étroits entre la Belgique et les Pays-Bas, les entreprises belges peuvent souvent accéder en primeur aux nouvelles technologies. SecuTech parvient ainsi à identifier et à intégrer des technologies d'éditeurs américains méconnus du marché belge.

Nous nous concentrons sur des niches ultra-techniques, comme le Threat Intel et le Darknet. Nous ciblons des entreprises américaines très spécialisées, sans présence commerciale en Belgique, qui travaillent uniquement en direct pour les très grands comptes. Nous intégrons ces technologies très pointues dans notre propre écosystème pour les distribuer à des entreprises de taille intermédiaire, un segment que ces éditeurs ne peuvent pas adresser seuls, faute de ressources locales.

-CSN : Rentrons dans le vif du sujet. Quel regard portez-vous sur l’évolution des attaques de plus en plus sophistiquées, comme "FortiBleed", qui a touché des centaines d'entreprises belges. Que s'est-il passé ? 

Geert Baudewijn : L’attaque mondiale « Fortibleed » portait sur les firewalls des partenaires commerciaux de Fortinet. Les attaquants se sont focalisés sur des failles qui répondaient aux requêtes au lieu de bloquer les tentatives, permettant ainsi aux hackers de constituer une base de données de Forti ID valides. Les criminels ont mené des balayages automatisés et un déchiffrement pour récolter ces accès. En utilisant des attaques par « force brute », ils ont identifié les mots de passe des partenaires et, par extension, les clients finaux. 

La fuite massive de données, survenue en juin 2026, a ainsi exposé les identifiants et VPN de plus de 73.000 pare-feux Fortinet (FortiGate) à travers le monde. Il s’agissait d’une erreur humaine de la part de Fortinet. Leur omniprésence mondiale en a fait une cible privilégiée pour les criminels, contrairement aux fabricants de niche qui ont beaucoup moins d'appliances installées.

-CSN : En tant que spécialiste de la négociation avec les cybercriminels, quels sont les vecteurs d'attaque les plus fréquents que vous observez ?

 Geert Baudewijns : En plus de 600 négociations, j'ai identifié deux causes principales d’attaques. Il s’agit d’abord des « leaked credentials », à savoir des logiciels voleurs de mots de passe installés sur le PC de l'administrateur. Et ensuite, les failles « Zero-day » sur des logiciels non mis à jour. Aujourd’hui, l'intelligence artificielle accélère tout : dès qu'un patch est publié, les criminels utilisent l'IA pour analyser les vulnérabilités et créer un exploit en moins de trois heures. Personne ne peut rivaliser sans automatisation.

 -CSN : Existe-t-il des outils innovants pour contrer ces méthodes ?

 Geert Baudewijns : La plupart des gens cherche des solutions complexes pour contrer les attaques, mais en réalité la simplicité est souvent bien plus efficace. Avec la société américaine GreyNoise, nous avons créé un flux capable d’identifier tous les moteurs de recherches de vulnérabilités, comme Shodan bien connu pour lister les appareils connectés avec des ports ouverts partout dans le monde. Dès qu'une adresse IP commence à scanner, nous sommes en mesure de le repérer en cinq minutes et l'ajoutons à une liste noire intégrée dans les firewalls de nos clients. Ainsi, quand un moteur comme Shodan tente de sonder un client, il est bloqué instantanément. C'est simple, mais redoutablement efficace.

-CSN : Si Fortinet avait appliqué cette stratégie, aurait-on évité les fuites ?

Geert Baudewijns : Absolument. Les fuites ne seraient jamais apparues sur les radars de Shodan.

L'application SecureSIGHT de Secutec

-CSN : Existe-t-il une hiérarchie entre hackers, et comment les traquer sur le Darknet par exemple ?

Geert Baudewijns : Les hackers qui utilisent l'IA pour automatiser leurs attaques ne sont pas les mêmes que ceux qui s'attaquent aux PME. Les profils les plus pointus, ceux qui vont très loin, ne font pas de ransomware classique. Ils passent à un niveau supérieur, comme le « state-sponsored », soutenu par des États.

Il n’est pas facile de s’infiltrer sur le Darknet pour traquer les criminels, car ce n’est pas un espace uniforme. Il y a un Darknet chinois, russe, américain... Sur le Darknet russe, par exemple, si vous ne parlez pas couramment la langue, n'essayez même pas d'entrer en contact avec les criminels. Vous serez immédiatement débusqué. C'est la raison pour laquelle nous employons des collaborateurs qui parlent la langue des pirates de manière native, afin de pouvoir mener des conversations crédibles et obtenir les informations nécessaires pour nos clients.

 -CSN : Quel est le rôle concret du Darknet dans la cyber criminalité ?

 Geert Baudewijns : C'est un espace où les criminels communiquent et revendent des outils et des données. Notre travail consiste à dialoguer avec eux pour récupérer les données de nos clients.

 -CSN : Comment gérez-vous la confidentialité des données lors de ces négociations sensibles ?

Geert Baudewijns: C'est une question de stratégie et de rigueur. D'abord, je ne révèle jamais mon rôle de négociateur professionnel dès le premier jour. Je me présente comme un membre de l'entreprise victime pour ne pas alerter le criminel et garder la main sur les échanges. Ensuite, nous appliquons un processus de vérification systématique — un « check, double check et triple check » — pour garantir que les engagements seront tenus. Enfin, tout repose sur une approche purement rationnelle, en mettant de côté les émotions. C'est la froideur analytique qui nous permet d'éviter les erreurs et de sécuriser le cadre de la négociation, car les criminels eux-mêmes évitent de prendre des risques inutiles avec des interlocuteurs professionnels.

Photo @Jonas Lampens

 -CSN : Vous avez une grande expérience dans la négociation de rançons. Quel conseil donner aux entreprises victimes d’un chantage aux données : doivent-elles payer les montants exigés ?

 Geert Baudewijns : Le conseil est de payer le moins possible. Mais la réalité n'est pas binaire. Lorsqu’une petite entreprise d’une dizaine de personnes m’informe que ses backups sont détruits et qu'elle risque la faillite, mon rôle n'est pas de juger, mais d'aider. Beaucoup de consultants « vendent du drame » en prétendant que le criminel reste souvent sur place ou peut revenir après son méfait, ce qui est faux. Un hacker ne prend pas le risque de rester sur place après une intrusion sur les systèmes d’une organisation. Quant aux négociations, un criminel ne prendra jamais le risque de rompre un accord avec un négociateur officiel. Si un paiement échoue, c'est que le négociateur n'a pas fait son travail de vérification.

Il n’existe pas de portrait-robot type du cybercriminel. C'est un jeu d'échecs. Mon rôle est de me mettre dans la tête du criminel pour anticiper ses étapes. Il faut rester rationnel, car c'est la seule façon d'éviter les erreurs. J’explique tout cela dans mon livre « Négocier dans l'ombre » paru aux éditions Racines.

-CSN : Parlons un peu de votre expertise dans le domaine de la fraude bancaire et du profil des attaquants …

 Geert Baudewijns : Les auteurs de phishing sont souvent très jeunes, parfois à peine 16 ans, et peuvent voler des dizaines de milliers d'euros en un week-end grâce à des outils simplifiés. Face à cela, les banques ont une responsabilité majeure. Lorsqu'une victime appelle un vendredi soir pour signaler une fraude, la banque doit organiser un accès immédiat pour geler le compte et émettre un message SWIFT vers la banque destinataire. Malheureusement, la plupart des organismes financiers belges ne disposent pas d'une telle permanence 24h/24 avec un accès direct aux comptes, et les démarches prennent souvent plusieurs jours, laissant le temps aux fonds de disparaître. 

 -CSN : On parle de plus en plus souvent de la menace extérieure « Third PartyHacking » à l’entreprise. Quel regard portez-vous sur cette réalité ?

 Geert Baudewijns : Il s’agit d’un risque majeur pour les organisations. On retrouve des compromissions chez tous les grands intégrateurs et partout dans le monde. Les criminels ne s'attaquent pas toujours directement à la cible finale, et préfèrent compromettre d'abord le partenaire IT qui gère le client. C'est une attaque par la chaîne logistique : le pirate entre dans le réseau du client en utilisant les accès légitimes du partenaire qui a été préalablement piraté.

 -CSN : Faut-il revenir aux fondamentaux de la sécurité en relocalisant les données critiques sur des serveurs locaux, et en utilisant des plateformes sécurisées comme Odoo ? Votre message aux PME ?

 Geert Baudjins : À mon avis, cela ne changera pas grand-chose. Les hackers utiliseront toujours des mots de passe volés ou des failles zero-day. Les petites entreprises pensent souvent qu'elles n'intéressent pas les hackers, alors qu’elles sont attaquées bien plus souvent que les grandes entreprises, car moins bien protégées. Une société ne se fait pas pirater parce qu'elle est prestigieuse, mais parce qu'elle a de l'argent sur son compte. C’est aussi simple que ça. Et fuyez les prestataires qui ouvrent des ports « Remote Desktop Protocol » pour se connecter à distance pour prendre le contrôler d’un ordinateur. C'est un danger majeur pour les entreprises. 

L’utilisation de plateformes comme Odoo ne règle pas tout. Le cloud déplace simplement les données, mais les criminels chercheront toujours à les voler. Il faut savoir qu'un hacker vole rarement tout un ERP. En réalité, il cherche avant tout des fichiers Word, PDF ou Excel. Le but est de passer le plus longtemps possible inaperçu sans déclencher d’alarmes. Donc, ils subtilisent rarement des données massives de plus de 50 Go. 

-CSN : L'intelligence artificielle générative et les agents IA représentent-ils le nouveau visage de la cybemenace ?

Geert Baudewijns : Les attaques basées sur des agents IA sont encore rares. Mais d'ici à deux ans, elles constitueront un énorme danger pour le vol de données en interne. Ces outils peuvent déjà extraire discrètement des centaines de Go de documents ciblés sans déclencher d'alertes, contrairement à un téléchargement massif.

 -CSN : Les nouvelles réglementations, comme NIS2 ou l'AI Act, contribuent-elles à un écosystème plus sûr ?

Geert Baudewijns : Certainement. Les règlementations contribuent à créer une forme de maturité au sein des PME qui était auparavant principalement observée dans les grandes organisations de plus de 1000 employés. Mais cela pousse paradoxalement les hackers à se tourner vers des cibles plus petites.

Les PME vont toutefois faire face au défi de se conformer à des exigences réglementaires complexes, même s’il est vrai que les petites structures dépendent souvent de partenaires externes pour leur infrastructure IT. 

 -CSN : Quels conseils donneriez-vous en matière d'hygiène et de gouvernance informatique pour les petites entreprises ?

Geert Baudewijns : Je pense que le plus grand piège est de conserver le même responsable informatique qui a évolué depuis la création de l’entreprise, sans lui offrir de formation continue adaptée à une structure plus importante. En matière de sécurité, il n'est pas nécessaire d'être impénétrable, mais simplement d'être mieux protégé que son voisin. Car le pirate choisira toujours la cible la plus accessible.

 -CSN : Les cybercriminels opèrent-ils toujours depuis l'étranger ?

Geert Baudewins : Il y a des cybercriminels en Belgique, mais les professionnels utilisent des infrastructures internationales, faisant transiter leurs attaques par la Russie ou la Chine par exemple, des pays où les gouvernements ne coopèrent pas avec nos autorités, ce qui rend la traçabilité extrêmement complexe au-delà du dernier point de rebond. Cela ne signifie donc pas que les pirates agissent depuis ces pays; il s’agit plutôt des deniers points traçables lors des recherches.

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